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Dubois d’Amiens et Broch de Nice : fonctions du sceptique

Dubois d'Amiens et Broch de Nice : fonctions du sceptique


Les controverses suscitées actuellement par la parapsychologie font écho à d’autres controverses s’étendant sur plusieurs siècles, dont celles sur le magnétisme, l’hypnotisme et les sciences psychiques. A la manière de l’historien Henri Ellenberger, le philosophe et sociologue Bertrand Méheust a retracé l’histoire de ces controverses, mais à la différence de ce premier, il a réinsufflé aux débats et aux conflits leur vivacité de l’époque. Ainsi, Méheust a montré comment le contexte socio-politique et intellectuel était fortement impliqué dans le traitement de ces questions, et comment différents événements, tels la découverte du somnambulisme artificiel par Puységur en 1784 ou encore la fermeture officielle de l’Académie de médecine au magnétisme animal en 1842 suite à « l’affaire Pigeaire », marquaient de véritables ruptures historiques et épistémologiques. Et parfois, certains événements précis - ou certains personnages - semblent être à la croisée de tous les courants d’une époque. En reprenant les analyses de Méheust [1] , nous nous pencherons sur le cas du médecin Frédéric Dubois d’Amiens (1799-1873) qui va jouer dès 1832 un rôle décisif dans l’histoire académique du magnétisme en tant que chef de file incontesté des antimagnétistes. Cet exemple historique devrait nous permettre de questionner les fonctions d’un tel « archétype », mis en avant pour son scepticisme militant. On pourra ensuite faire une comparaison avec le professeur Henri Broch (1950- ) que le contexte scientifique actuel tient pour une nouvelle incarnation de ce même scepticisme.

1832-1837 : La croisade antimagnétique de Dubois d’Amiens :

28 juin 1831 : Après six ans de travail, le grand docteur Husson peut enfin lire les conclusions de la commission officielle désignée par l’Académie de médecine pour réétudier le magnétisme animal. Devant l’assemblée de l’Académie réunie au grand complet, la conclusion générale affirme que le magnétisme animal et tous ses phénomènes sont réels et utiles pour la médecine et qu’on devrait encourager les recherches dans ce domaine. Malgré les précautions oratoires, c’est le scandale. Mais l’assemblée ne peut pas se révolter ouvertement contre ses pairs, et rejeter un rapport qu’ils ont contresigné. Le rapport Husson est alors enterré à la sauvette, sa diffusion n’est pas autorisée ce qui le condamne à dormir dans les tiroirs de l’Académie [2].

Plus jamais ça !

« Plus jamais ça » devient le mot d’ordre de plusieurs médecins opposés à l’étude du magnétisme. « C’est alors que surgit l’homme du destin, en la personne de Frédéric Dubois, un médecin amiénois qui, pour se distinguer de ses nombreux homonymes, ne manque jamais d’accoler à son patronyme le nom de sa ville picarde. » (Méheust, p.384). Dubois d’Amiens vient d’être primé par l’Académie royale de médecine de Bordeaux pour ses travaux sur l’hystérie : sa théorie est que l’hystérie correspond à une surexcitation nerveuse de la matrice qui n’est cependant plus liée à des passions sexuelles mais à l’exquise sensibilité des femmes, trop maternelles (1830). Mais si ce provincial monte à Paris en 1832, c’est que le temps est favorable au fougueux antimagnétiste qu’est en vérité Dubois. S’il se fait remarquer par son érudition et par « le sentiment des convenances académiques » [3] qui l’habite, sa mauvaise foi, sa perfidie, son intransigeance, son hostilité absolue et son parti pris contre le magnétisme sont des traits de caractère que même ses alliés lui reconnaissent [4] . Notre amiénois fera une carrière foudroyante dans ce créneau : ce n’est certainement pas l’ampleur de ses publications scientifiques qui lui vaudra de siéger à trente-sept ans à l’Académie de médecine, mais d’autres qualités fort appréciées de certains de ses collègues. S’il abandonne rapidement la pratique de la médecine, son absence de nuance dans sa lutte idéologique est jugée digne d’une époque où le fléau magnétique ne doit plus être ménagé. Sa candidature est alors soutenue pour « services rendus » comme il sera dit par ailleurs. Mais quels services Dubois a-t-il bien pu rendre ?

Un pamphlet pour les gouverner tous

D’abord, Dubois publie un pamphlet en 1832 contre les magnétistes et le rapport Husson. En guise de préambule, il proclame avoir lu et vu les œuvres des magnétiseurs, et se déclare en état d’hostilité contre eux [5]. Il est même révolté par ce rapport qui compromet la réputation de graves personnages. Pour lui, un verdict a déjà été prononcé auquel on ferait bien de se tenir : en 1784, les deux Académies ont jugé le magnétisme « immoral dans sa pratique, infidèle dans ses promesses, fallacieux dans son but » [6]. La virulence de ce pamphlet n’a d’égale que le réductionnisme de sa conclusion : Dubois s’en prend à la « tourbe » des magnétiseurs qui sont à ses yeux des « fourbes », des « intrigants », des « jongleurs », des « imbéciles, des « opérateurs », des « thaumaturges », qui forment « la dernière classe de la société. » Comme le résume Méheust (p.386), le magnétisme se résout pour lui intégralement dans le charlatanisme.

Ce pamphlet fait connaître Dubois parmi les antimagnétistes de l’Académie. Ceux-ci pensent pouvoir se reposer sur son examen et viennent lui prêter main forte. C’est par exemple le cas de l’académicien Bouillaud dans le Dictionnaire de médecine et de chirurgie pratique en 1834. Il s’excuse d’avoir à traiter d’un sujet aussi ridicule que le magnétisme, se demande comment conserver le ton sérieux qui convient à quiconque s’occupe de recherches scientifiques. « Aussi, pour éviter de se commettre avec un sujet de si vile extraction, évitera-t-il de s’attacher aux faits, ces derniers ayant déjà d’ailleurs été traités par Dubois (d’Amiens) dans un ouvrage "qui est un vrai chef-d’œuvre de haute raison et de plaisanterie la plus forte et la plus ingénieuse." » (Méheust, p.389). Dubois devient donc une référence pour ses pairs, et la lecture de son ouvrage suffit à régler la question des faits magnétiques. Le soutien de Bouillaud consiste ensuite à n’accorder « aucune espèce de valeur scientifique » aux expériences menées dans les hôpitaux de Paris par Husson, Récamier, Bertrand, Georget, Rostan, Broussais, etc. Il nie la spécificité des faits magnétiques et les dissout dans des phénomènes disparates. Pour conclure, l’académicien assimile les magnétiseurs aux sorciers d’autrefois et leur prédit « une destinée semblable à celle de leurs devanciers, sauf toutefois le gibet et le bûcher dont tout le monde n’est pas digne. » [7]

Assassinat scientifique avec préméditation

A ce stade, Dubois d’Amiens a trouvé sa place au sein de l’Académie. Quand, de 1837 à 1842, une polémique féroce mettra aux prises des savants renommés, divisera l’Académie de médecine, et tiendra, par presse interposée, le public parisien en haleine, Dubois d’Amiens agira dans les coulisses de l’Histoire. Le 14 février 1837, le docteur Berna, un jeune médecin inexpérimenté, adresse une requête à l’Académie pour qu’elle examine les phénomènes surprenants produits par deux femmes somnambules. Après une courte délibération, l’Académie accepte le projet, voyant dans cette proposition l’occasion d’en finir une fois pour toutes avec le magnétisme. Une commission doit donc être formée pour étudier la question dans un cadre contrôlé, et en rendre compte à l’Académie par le biais de procès verbaux signés par les personnes présentes aux séances. Dubois d’Amiens fait partie des commissaires désignés, mais tout se joue en fait dès la composition de ce bureau. Déjà à l’époque, ainsi que Méheust le souligne dans son étude (p.393), un certain nombre de chercheurs s’étaient indignés devant ce bureau qui constituait, selon l’expression du marquis de Mirville, un « assassinat scientifique avec préméditation ». Il y aurait eu, au sein de l’Académie, suffisamment de médecins convaincus de l’intérêt heuristique du magnétisme pour composer une équipe où s’équilibrent partisans et adversaires. Mais le président Renauldin en décide autrement et réunit cinq ennemis déclarés, quatre indifférents et pas un seul partisan du magnétisme. Dubois, nommé secrétaire, use d’une astuce pour donner plus de crédit à cette commission : il inscrit parmi les commissaires le nom de Cloquet en laissant l’équivoque sur le prénom, faisant ainsi croire que le bureau était équilibré par la présence de Jules Cloquet, semi-partisan du magnétisme d’une grande notoriété, alors qu’il s’agissait en fait de son frère Hippolyte, moins porté sur la question. C’est Dubois lui-même, « avec cette naïveté qui sied si bien à l’homme véridique » [8], qui avoua le dessein de son omission à Jules Cloquet lui-même.

On ne doute plus qu’à ce moment-là, les enjeux politiques et économiques de cette commission avaient pris le pas sur son objectivité scientifique. « Positivistes et scientistes allèrent à la bataille avec le sentiment que l’enjeu était vital et que leur vision de l’homme était menacée. Et comme leurs adversaires étaient tout aussi pénétrés de l’importance de l’enjeu, les conditions étaient réunies pour un affrontement d’idées dont l’histoire récente offre peu d’exemples » (Méheust, p.351). Les antimagnétistes furent heureux de mettre à profit les leçons de l’adversité, et les bons commissaires furent conviés à un succulent dîner que leur offrit Récamier. Là ils renouvelèrent spontanément leur serment d’enterrer le magnétisme mort ou vif, « et quand on porta le dernier toast à la santé de la commission et du secrétaire, M. Dubois, celui-ci, rempli d’enthousiasme et de champagne, s’écria, tout en brandissant son verre :
Je veux qu’on dise, aux peuples effrayés,
Il fut des magnétiseurs.
 » [9]

Une mission de police intellectuelle

Le médecin Berna s’applique à mettre en place un protocole à la hauteur de l’hostilité flagrante de la commission. Cependant, accepter d’entrer dans les cadres théoriques dans lesquels Berna développe son protocole, c’est déjà les admettre provisoirement, à titre d’hypothèse, ce que les membres de la commission ne peuvent souffrir. Les commissaires n’acceptent ni la série de vingt précautions à suivre pour mener les expériences en éliminant les biais éventuels, ni l’engagement à rédiger les procès-verbaux séance tenante, à les relire, à les corriger et à les contresigner aussitôt par tous les membres de la commission. Les commissaires reculent, se plaignent de ces précautions exhaustives qu’ils interprètent comme un manque de confiance. « A lire Berna, on a l’impression que les commissaires craignent en fait de voir se produire sous leurs yeux les phénomènes magnétiques dont par ailleurs ils nient la possibilité ; tout se passe comme s’ils redoutaient de se trouver liés par des engagements qui les obligeraient alors à les avaliser. » (Méheust, p.399) Situation paradoxale : les représentants de la raison dogmatique veulent des procédures flottantes, un expérimentateur brouillon et naïf qui se livre à des expériences amusantes, et que l’on pourra de la sorte pourfendre à loisir ; mais ils tombent sur un partenaire coriace en la personne de Berna, magnétiseur censé représenter l’obscurantisme et réclamant pourtant avec insistance un protocole strict. Dubois rejettera ces précautions pour « préserver l’indépendance de la commission », selon son propre aveu. Il ne veut pas que Berna et la commission soient confondus, car ce serait mettre l’Académie à l’étude du magnétisme, plutôt qu’à la simple vérification des faits. Selon Méheust (p.401), c’est ce genre de discours qui font de Dubois d’Amiens un témoin précieux pour l’historien : « c’est qu’il vend régulièrement la mèche, et qu’il exprime avec une cynique candeur des opinions que nos dogmatiques d’aujourd’hui savent si bien masquer derrière une rhétorique élaborée. (...) On ne saurait dire plus clairement qu’à cette époque la mission des commissions officielles est une mission de police intellectuelle ; qu’il ne s’agit nullement d’étudier le magnétisme, mais de le juger, de le neutraliser et de l’empêcher de s’infiltrer dans l’institution. ».

Finalement, les commissaires acceptent de se prêter au jeu, mais sabotent toute la procédure, ne respectant même pas leur engagement envers les procès-verbaux. Nous pourrions encore nous appesantir longuement sur les aléas procéduriers [10], mais allons à l’essentiel : les quatre premiers procès-verbaux sont conservés par Dubois d’Amiens qui, promettant semaine après semaine de les renvoyer à Berna après les avoir copiés, prétexta finalement les avoir perdus. Le 3 mai 1837, Berna écrit au président pour lui faire savoir que dans ces conditions il arrête les expériences avec la commission, et cette décision irrévocable permettra à Dubois d’écrire dans son rapport final, après seulement quelques mois de travail, que Berna « n’avait plus rien à montrer ». En réalité, selon Berna, les expériences n’avaient fait que commencer.

La bataille des prix

Il s’en faut de peu pour que l’Académie ne généralise la conclusion de la commission - totalement négative comme on s’y attendait - pour tirer une condamnation générale et définitive du magnétisme. Dubois est alors contré par l’autorité morale de Husson qui se plaint du peu de scientificité de son rapport. « Finalement, l’Académie coupe la poire en deux ; elle ne retient que la critique des expériences menées avec les deux somnambules de Berna, sans pour autant accéder au souhait formulé par Dubois d’étendre cette critique à tout le magnétisme. » (Méheust, p.411). La ligne Dubois l’emporte alors largement, et savourera son triomphe définitif cinq ans plus tard. Mais la « croisade antimagnétique » est encore parsemée d’embûches. L’affaire Pigeaire sera une autre controverse importante [11]. Cette affaire est consécutive à l’institution du prix Burdin (1837-1841) offrant une coquette somme à celui ou celle qui se montrera capable de lire à travers les corps opaques. Dubois fera là encore partie de la commission examinatrice censée étudier les candidats. Mais la commission tourne court et n’assiste à aucune expérience officielle (en tout, trois candidats seront « examinés » avant que le prix ne soit retiré). Des expériences préparatoires avec Léonide Pigeaire ont pourtant convaincu de nombreux scientifiques comme le physicien Arago. Le docteur Berna a beau contre-attaqué en proposant le prix Berna, corollaire tout naturel de celui de monsieur Burdin, et offrant à peu près dix-sept fois la somme promise par Burdin à toute personne qui donnera la preuve qu’on y voit à merveille avec les yeux parfaitement occultés. Dubois rapporte l’hilarité de l’Académie, qui tient plutôt d’un rire jaune selon d’autres témoignages. Il commettra encore un dernier livre pour parfaire son œuvre en 1841 [12], peu avant que l’Académie ne rompe totalement avec le magnétisme.

Fonctions du scepticisme

Méheust a réussi à mettre en évidence différentes fonctions qui forment le scepticisme de la ligne de Dubois d’Amiens :

-  Leur stratégie du « cordon sanitaire » pour protéger l’image de l’homme construite par le positivisme. Les choses sont claires à cette époque : comme Dubois d’Amiens, Gerdy, par exemple, n’hésite pas à se déclarer officiellement en guerre contre le magnétisme [13]. Louis Peisse, un disciple de Comte proche de Dubois d’Amiens, est encore plus explicite lorsqu’il se félicite de l’opération de « police intellectuelle » (selon ses propres termes) qui a permis de débouter les contradicteurs et assigne à la science la tâche de veiller à ce que de telles « infiltrations » ne se produisent plus [14].

-  Le dispositif mis en place par Dubois et ses amis consiste essentiellement dans le procédé hypercritique, qui consiste à relever sans cesse la barre des exigences. Ils réussissent non seulement à nier tous les phénomènes paranormaux mais aussi les phénomènes plus simples que tout le monde reconnaît aujourd’hui comme l’insensibilité cutanée, la paralysie des membres, etc. Disons que les membres de la ligne Dubois ont tellement voulu en faire qu’ils ont desservi leur cause, jetant le bébé avec l’eau du bain. Il est patent qu’en matière expérimentale aucun bouclage absolu n’est possible, car, quelles que soient les précautions prises par les expérimentateurs, il faudra toujours contrôler les contrôleurs, et ceci à l’infini. Dans leur pratique habituelle, les chercheurs savent bien qu’il leur faut arrêter le soupçon quelque part, s’ils ne veulent pas être paralysés.
Méheust rapproche le procédé hypercritique du négationnisme, mais en utilisant la comparaison avec précaution : tout d’abord, il va de soi qu’on peut assimiler les méthodes employées et nullement les idéologies au service desquelles ces méthodes sont mises en œuvre. D’autre part, il faut signaler une inversion, en ce que les négationnistes actuels sont « des marginaux qui utilisent le procédé hypercritique pour tenter d’ébranler la réalité massive de l’Holocauste ; alors que dans le cas du magnétisme, c’est l’Institution, ce sont des académiciens, qui mettent en œuvre le procédé hypercritique pour défendre la conception de l’homme accréditée, et pour étouffer dans l’œuf des vérités incertaines et balbutiantes. » (Méheust, p.457-458).

On pourrait déplorer les méthodes de la ligne de Dubois d’Amiens, mais admettre tout de même que par défaut d’expériences ou par des expériences décisives, la science a eu raison d’exclure le magnétisme. « Mais il n’en est rien et, quand on descend dans les détails, on s’aperçoit que le magnétisme animal a été évacué de l’Institution à la suite d’une bataille de procédure où presque tous les coups étaient permis. (...) De sorte que finalement la question est restée pendante. Elle n’a pas été réglée mais congelée. Or on sait désormais ce qu’il advient des questions congelées : elles ressurgissent un jour ou l’autre, d’autant plus virulentes qu’elles ont longtemps été mises à l’écart. » (Méheust, p.460). Méheust peut même comparer la structure de ces controverses avec celles advenues en amont (à propos de la « baguette divinatoire ») et en aval (avec les « médiums à effets physiques » de la métapsychique) (Méheust, p.460-469). Serait-il possible de retrouver les mêmes options polémiques dans la controverse actuelle entre parapsychologues et sceptiques - ou entre ceux qui s’annoncent en France comme des « zététiciens » ?

Broch de Nice : y a-t-il eu scepticisme ?

Henri Broch, Docteur ès Sciences, enseigne la physique et la zététique à l’Université de Nice-Sophia Antipolis où il a poursuivi, jusqu’à la création du laboratoire de Zététique, des recherches au laboratoire de Biophysique de la Faculté des Sciences (avec la collaboration de Dan Vasilescu). Broch se réclame de la doctrine antique de la zététique pratiquée comme « art du doute ». En sa qualité de chercheur, il a publié de très nombreux articles et quatre livres l’opposant à ce qu’il conçoit comme étant de la parapsychologie (c’est-à-dire des revendications scientifiques concernant des phénomènes qui semblent inexpliqués). L’un de ces livres a eu un impact immense [15], environ 250 000 exemplaires vendus, ce qui en fait le livre sceptique le mieux écoulé de l’histoire. Un de ses atouts majeurs semble être la caution apportée par la cosignature du prix Nobel de physique Georges Charpak. Nous faisons l’hypothèse que Charpak, en permettant à Henri Broch d’augmenter considérablement son volume de vente, avait le noble dessein de fournir au plus grand nombre un guide pour renforcer la pensée critique face à la prolifération de l’irrationnel dans les médias populaires, qu’il n’est pas seul à déplorer. Mais son action peut se comprendre à un autre niveau. Il est difficile d’évaluer son apport en termes de contenu dans ce livre, car celui-ci diffère peu des livres antérieurs de Broch. Néanmoins, son apport formel peut être interprété comme sa participation à la mise en place d’une incarnation du scepticisme de la trempe d’un Dubois d’Amiens, en ce sens qu’il a renforcé le « cordon sanitaire » formé par les zététiciens.

La science en solde

Henri Broch était déjà une figure importante du scepticisme local. Reprenant l’idée du prix Burdin, il avait fondé le « défi zététique international » qui promettait jusqu’à 200 000€ pour « la preuve d’un phénomène paranormal » et avait examiné 264 candidatures entre 1987 et 2002 [16]. Les conditions d’un tel prix ne correspondent pas aux canons scientifiques actuels, mais la pratique ressemble fort à celles des « commissions officielles » du XIXe siècle. A l’époque, les commissions étaient nommées par les Académies pour examiner scientifiquement des expériences et tenter de les reproduire dans les meilleures conditions. Après un laps de temps suffisant, les résultats observés étaient rapportés lors d’une séance de l’Académie. Une publication officielle s’ensuivait. Cette organisation hiérarchique du savoir est certes une tradition, mais on lui privilégie aujourd’hui les revues spécialisées disposant de comité de lecture expert. Voilà longtemps que les parapsychologues ont adopté les canons scientifiques actuels et publient leurs travaux dans des revues spécialisées, en discutent dans des congrès internationaux et reproduisent leurs expériences dans des laboratoires indépendants.

Alors pourquoi relancer un défi public ? Le montant du gain aurait pu être employé pour financer des recherches, en particulier des études réplicatives et indépendantes. Mais ici ce n’est pas la recherche qui est mise en valeur, seulement une certaine vision de la preuve scientifique qui pourrait sortir - tel un lapin du chapeau - à partir d’un test unique. Les zététiciens ont choisi d’ignorer les nombreuses études scientifiques des phénomènes paranormaux. Ils viennent donc promouvoir l’illusion d’un manque total d’idées concernant la mise en place de protocoles contrôlés. Le salut ne pourrait venir que d’amateurs ambitieux se croyant capables d’attraper la carotte au bout du bâton avec leur « phénomène paranormal reproductible à volonté ». Le défi pousse à son paradoxe l’exigence de la preuve, car, tout en niant la valeur des témoignages, la preuve attendue tient de la définition personnaliste de St Thomas d’Aquin : « Je ne crois que ce que je vois ». Comme le dit le sceptique Loyd Auerbach [17], si quelqu’un s’enrichit grâce à un défi sceptique, cela n’aura pas de conséquences sur les opinions de ceux qui n’ont pas assisté au test. Les critiques d’Auerbach portent en particulier sur le prix Randi, le modèle américain du défi zététique. Lui, ainsi que le sceptique Ray Hyman [18], affirment que de telles pratiques n’ont pas de valeur scientifique car elles n’exigent pas que la preuve soit reproduite dans des laboratoires indépendants. Ils n’y voient donc rien d’autre que de la publicité mensongère.

En effet, nous sommes loin de la commission officielle. Le « comité scientifique » est représenté par Broch, aidé de l’immunologue Jacques Theodor (qui met son argent en jeu) et de l’illusionniste Gérard Majax. Un « laboratoire » de l’Université de Nice pris à parti, le comité s’est contenté de s’y installer et d’attendre. Pas de revue de littérature, pas de reproduction des protocoles proposés par les parapsychologues. Cette forme de zététique se passe du procédé hypercritique qui constituait le fond d’activité minimum de l’anti-magnétiste Dubois d’Amiens. La militance sceptique moderne peut se suffire d’un lobbying médiatique auquel cèdent certains scientifiques. Pourquoi le slogan « Nul n’a réussi le défi zététique » rencontre-t-il un tel succès ? Il s’agit implicitement pour l’intelligentsia scientifique de ne pas avoir à aborder frontalement les questions posées par la parapsychologie, et de déléguer à un groupuscule d’activistes la fonction de protéger les frontières de l’institution. Une telle pratique ne se justifie pas vraiment épistémologiquement : proportionnellement à l’importance de la question et à la qualité du dossier parapsychologique, qu’on accorde un tel crédit scientifique à des experts auto-proclamés du « paranormal » va contre la méthodologie scientifique. Il faut croire que la parapsychologie se prête en France à ce traitement spécial.

Science aux marges

Loin de nous l’envie de faire de Henri Broch un bouc émissaire, simplement parce que son entreprise rationaliste a connu un succès de librairie. Selon notre idée, des personnages comme Broch, il y en a eu avant et il en viendra encore. Toutefois, actuellement, une constellation de principes se concentre en sa personne et lui octroie sa fonction de garde-frontière de la Science ou, mieux, de garde-fou. Or cette fonction nécessite d’occuper une place en marge, à la fois reliant et délimitant l’espace entre le « scientifique » et le « populaire ». Le provincial Dubois d’Amiens a pu occuper une telle place et, en grossissant certains traits superficiels de Broch, nous retrouvons des indices de cette ambivalence : incarnant la science reine de la physique, autorité morale dont les ambitions pédagogiques propagent le fantasme d’un nouveau catéchisme rationaliste, il reste en même temps un professeur de province à l’accent sympathique qui, malgré ses compétences de bio-physicien - que nous ne remettons aucunement en cause, bien évidemment -, n’a jamais brillé dans les hautes sphères de la communauté scientifique. Au final, sa position reste suffisamment marginale pour que la communauté scientifique puisse à la fois s’appuyer sur ses œuvres quand il s’agit d’évacuer la menace des phénomènes parapsychologiques et se détacher du côté spectaculaire et peu nuancé de ses prestations. En somme, le sceptique simule la science dans des zones où celle-ci se doit de maintenir une neutralité de circonstance. Raviver les polémiques de la lucidité magnétique ou des ectoplasmes serait effectivement pur péril pour les élites : « Puisque ces mystères nous dépassent, feignons d’en être les organisateurs », disait Cocteau, dans Les mariés de la Tour Eiffel. C’est ainsi que si, par curiosité, vous visitez ce champ apparemment déserté par l’activité scientifique, vous verrez néanmoins qu’un drapeau y est planté : Broch.

Broch parapsychologue

La carrière de Broch en matière de parapsychologie se résume à peu de choses : ceux qui l’ont connu jeune rapportent son fanatisme pour les thèmes occultes, et une certaine naïveté [19]. Les choses auraient bien changé depuis. Néanmoins, ce n’est ni le fait d’avoir augmenté ses connaissances en parapsychologie scientifique, ni par la voie de l’expérimentation, que Broch aurait été conduit à ce revers. S’il embrasse aujourd’hui la carrière de sceptique - bien plus gratifiante -, rien ne l’y prédestinait. Alors pour quelles raisons le public et l’intelligentsia l’ont-ils élu comme figure de proue du scepticisme ?

Nous trouverons une amorce de réponse en examinant l’effet de soulagement produit par la sortie du livre de Charpak et Broch [20]. L’utilité d’un tel livre ressemble fort à celle du pamphlet de Dubois : contenir la question de la réalité débordante de certains phénomènes. Ces deux écrits se ressemblent en plusieurs points : d’abord, par la prétention à avoir accompli une revue exhaustive de la littérature parapsychologique, et par conséquent d’avoir une vue d’ensemble sur le domaine [21]. Ce préambule ne serait pas seulement disproportionné dans n’importe quelle autre discipline, il est particulièrement suspect dans un champ qui se veut transdisciplinaire, et qu’on n’a jamais abordé concrètement sans une formation en physique, en biologie, en psychologie, en philosophie, etc. La parapsychologie n’en est pas pour autant fermée sur un savoir hermétique. Elle a bien au contraire une fonction heuristique très importante qui balance complètement avec la volonté de la passer sous le crible d’une pensée critique unique. Or, quand Dubois d’Amiens réduit tout au charlatanisme, ou quand Broch de Nice limite tout le travail parapsychologique à des expérimentations biaisées donc suspectes de fraude, on doute non pas du penchant de leur raisonnement mais du « tout » duquel il s’entiche. Car leur revue de littérature, et ils le disent bien, revient à ressasser les mêmes thèmes farfelus que du temps des « sorciers ».

Néanmoins, quand Dubois prétend pourfendre le magnétisme, il se confronte à ses collègues médecins et à leurs affirmations. Dubois s’oblige à démentir leurs arguments en élevant constamment le niveau de son intransigeance : il demande avec obstination « un fait, rien qu’un fait », mais quand il se trouve confronté à un phénomène (comme l’anesthésie magnétique produite par Jules Cloquet sur une patiente en train d’être opérée), il déclare que cette opération n’offre, à ses yeux, « rien d’insolite, si ce n’est l’impassibilité » (Méheust, p.455). Ces concessions où la raison trouve refuge ne sont pas comparables à des critiques expérimentales, mais elle montre néanmoins l’existence d’un dialogue. En agissant ainsi, les sceptiques peuvent répondre à leurs adversaires qu’ils ne rejettent pas a priori les phénomènes magnétiques, qu’ils les refusent tout simplement parce qu’ils ne satisfont pas aux réquisits de l’enquête rationnelle.

Cette méthode hypercritique se cherche encore du côté des zététiciens. Fondée sur le vœu pieu d’être exempt de croyances, sortant tout armé du doute comme Athéna de la tête de Zeus, la zététique ne cultive pas l’art du dialogue avec les parapsychologues. Broch répète partout combien les parapsychologues sont des incompétents et combien la parapsychologie reste une pseudo-science balbutiante. Aucun progrès réel ne s’est fait jour dans cette direction de recherche (sinon, bien sûr, nous en aurions entendu parler, ou du moins : « Je l’aurai vécu », etc.), alors pourquoi changer le verdict, pourquoi changer la peine ? D’où une conclusion similaire : si le magnétisme de Bouillaud était bon pour le bûcher, Broch nous montre dans une illustration satyrique en 1991 [22] que le parapsychologue est bon pour le goudron et les plumes.

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"Tricheur au poker ? - Non, parapsychologie !"

Policier, juge et juré

Si des métaphores judiciaires décrivent si bien l’activité sceptique, c’est que nous touchons à sa fonction de « police intellectuelle ». La communauté scientifique plébiscite le scepticisme militant car elle y trouve logiquement son compte. Le silence scientifique ne peut être maintenu que si aucun énoncé distinct ne peut émerger du brouhaha autour de ces phénomènes. Un bruit de fond audible lors des pseudo-débats médiatiques qui est un moyen sophistiqué pour filtrer les discours. Méheust arrive à ce constat pour le moins perturbant que notre univers intellectuel est plus fermé que celui du scientisme du XIXème siècle. Et cela pour deux raisons : les questions interdites ne sont plus étalées sur la place publique, alors qu’elles faisaient auparavant l’objet de polémiques spectaculaires qui permettaient au moins à chacun de s’exprimer [23]. L’autre raison qui la recoupe est qu’à cette époque les savants comme la population étaient ouvertement divisés. Alors qu’aujourd’hui ces questions sont absentes même des débats de professionnels, car les scientifiques qui se prononcent généralement ne reconnaissent ni l’existence de leurs contradicteurs, ni celle de leurs travaux. On pourrait encore justifier ce débat unilatéral si les prétentions de la parapsychologie provenaient seulement de personnes dont les compétences peuvent largement être mises en doute, mais c’est toute une communauté scientifique internationale qui se trouve refoulée aux frontières culturelle et géographique de la France. Comment expliquer le peu d’impact ici d’expérimentations en parapsychologie qui ont permis à la Parapsychological Association d’intégrer en 1969 la prestigieuse American Association for Advancement of Science (qui coiffe l’establishment scientifique et publie la revue Science) ou qui ont justifié son statut de discipline scientifique universitaire (avec les chaires ou départements de parapsychologie créés en Angleterre, Allemagne, Suède, Pays-Bas) ?

Méheust va décrire d’insidieux procédés de filtrage, d’autant plus efficaces qu’ils sont silencieux et impersonnels. Le problème est traité en amont, en retenant à l’extérieur de l’Institution tous les contradicteurs potentiels. Un appareil bureaucratique très compliqué gère la recherche et les carrières, et renforce la mise en place progressive d’une pensée « épistémologiquement correcte » invitant à l’auto-censure tout chercheur qui voudrait étudier frontalement ces questions. En France, la parapsychologie est sortie de l’horizon des intellectuels contemporains. Le débat passe aujourd’hui pour inactuel, un interdit intériorisé plaçant la parapsychologie à jamais derrière nous.

L’opinion publique se résout à croire que la voyance n’est qu’un marché où les praticiens peuvent même se proclamer « parapsychologues ». Il est étrange de constater que les choses se déroulaient tout autrement au temps de Dubois : Le magnétisme est parti des corps savants, de l’aristocratie, de la haute bourgeoisie... pendant longtemps ces pratiques étaient l’apanage d’un milieu non populaire. Le peuple en entendait très peu parler et de manière déformée. Peu à peu le sujet s’est vulgarisé, et c’est vers la deuxième moitié du XIXème qu’on a vu apparaître des gens qui en on fait un commerce, en même temps que la doctrine magnétique dégénérait sous l’influence de la vulgarisation. Or, nombreux sont les auteurs - à commencer par Victor Hugo - ayant mis en lien ce rejet par « la science » et cette récupération par « l’ignorance ». On n’envisage à peine le rôle joué par une poignée de sceptiques militants dans la fabrication de la société actuelle. Cette police intellectuelle administrée en amont justifie le jugement dédaigneux du monde de la voyance, lequel, en retour, justifie la noble cause défendue par les sceptiques. Un discours qui fait système sans qu’on n’y puisse rien faire.

La zététique sans la parapsychologie

Ce constat oblige à se demander comment envisager l’actuel vogue du scepticisme en l’absence de son contrepoint parapsychologique. A l’époque de Dubois d’Amiens, le procédé hypercritique montrait au moins qu’un échange se faisait entre tenants et opposants. Aujourd’hui, un tel souci n’est même plus nécessaire ! Broch peut tranquillement critiquer un possible biais expérimental sans faire référence au protocole ni à la publication originale, qui de toute manière reste inconnue du public [24]. Les exigences pour la publication de ses articles n’obéissent que rarement aux conditions drastiques des revues à comité de lecture dont usent principalement les parapsychologues de la Parapsychological Association ( PA). Comme il n’y a pas vraiment de débats en règle dans des revues françaises spécialisées, les véritables critiques de la parapsychologie ne sont guère représentés, et il ne subsiste au fond que des pseudo-débats virtuels. La distance est telle qu’il semble illusoire aux zététiciens de vouloir faire tenir Mario Varvoglis, ancien président de la PA et président actuel de l’Institut Métapsychique International de Paris (IMI), et Henri Broch dans la même pièce ; si bien que s’imaginer une Académie de médecine divisée relève de l’anachronisme. Et s’imaginer que la France a tâté récemment du scepticisme, c’est-à-dire au moins un traitement hypercritique des prétentions des parapsychologues, relève de la désinformation [25].

La réalité est que l’activité zététique se développe en France indépendamment des avancées de la parapsychologie. En nous attardant sur la zététique, nous perpétuons donc une confusion qui s’origine dans le fait que les conclusions des enquêtes zététiques - portant sur des phénomènes prétendument « inexpliqués » comme certaines reliques en milieu chrétien, certaines énigmes incroyables et autres tours de passe-passe - sont constamment généralisées à la parapsychologie. Or, n’en déplaise aux sceptiques [26], on ne discrédite pas la recherche parapsychologique en prouvant pour la énième fois qu’il existe des explications conventionnelles de la marche sur le feu. La zététique est une nécessité pour lutter contre de nombreuses dérives culturelles, mais elle ne devrait pas se prévaloir d’être l’instance critique de la parapsychologie. Les rencontres professionnelles entre sceptiques et parapsychologues sont malheureusement trop rares, c’est l’avenir seulement qui permettra de mettre en place des structures où se réunissent critiques et tenants de la recherche parapsychologique, comme le souhaite le parapsychologue J.E. Kennedy [27]. Tant que la zététique continue de traiter la parapsychologie comme un « problème connexe », alors un double corpus incompatible coexistera sur le sol français.

[1] Cet article se base pour l’essentiel de sa documentation sur la thèse de Bertrand Méheust, Somnambulisme et Médiumnité, tome 1 : « Le défi du magnétisme », Paris, Les Empêcheurs de penser en rond, 1999. Les pages des passages cités sont notées entre parenthèses à chaque fin de citation.

[2] Dès 1833, un nouvel épisode ravive la polémique : le rapport en question est publié et annoté par les soins de Foissac et de Mialle, et complété de nombreux documents historiques qui dévoilent les dessous de l’affaire. Pierre Foissac, Rapports et Discussions de l’Académie royale de Médecin sur le Magnétisme animal, Paris, 1833.

[3] Nouvelle bibliographie générale, publiée par Firmin et Didot frères, Copenhague, 1965, p.874.

[4] L. Regnier et Granchamps, Histoire de l’hypnotisme, Paris, 1890, p.143.

[5] F. Dubois, Examen historique et raisonné des Expériences prétendues magnétiques faites par la Commission de l’Académie royale de Médecine..., Paris, 1833, p.5.

[6] J.-S. Bailly, Rapport secret présenté au ministre et signé par la Commission précédente, Paris, 1784.

[7] Bouillaud, Article « Magnétisme animal », Dictionnaire de médecine et de chirurgie pratique, tome II, Paris, 1834, p.299.

[8] Berna, Magnétisme animal. Examen et réfutation du rapport fait part M. E.F. Dubois (d’Amiens)..., Paris, 1838, p.17.

[9] CH. B. D.M.P., Rapport confidentiel sur le magnétisme animal et sur la conduite récente de l’Académie royale de médecine, adressé à la Congrégation de l’Index, et traduit de l’Italien du R.P. Scobardi par CH.B. D.M.P., Paris, 1839, p.121.

[10] Il faut néanmoins revenir sur « l’expérience décisive » du 3 avril 1837 où, « à l’insu du magnétiseur », Dubois substitue à la carte où il avait écrit « Pantagruel » une carte blanche. Lorsqu’on lui présente cette carte à l’occiput, la somnambule dit y voir de l’écriture. L’historienne Jacqueline Carroy voit dans cette tactique de Dubois l’introduction innovante du « double aveugle ». Certes, c’est déjà oublier les précautions de Lavoisier à propos du magnétisme animal, mais c’est aussi valoriser une tactique ironique visant à discréditer des « savants ingénus », plaçant Dubois en position de « savant trompeur » à la hauteur d’un Rosenthal ou d’un Milgram. Berna et Husson étaient pourtant tributaires de la même logique de la précaution et du soupçon que Dubois, ajoute paradoxalement l’historienne (J. Carroy, Hypnose, suggestion et psychologie. L’invention de sujets, Paris : PUF, 1991, pp.129-130).

[11] Pour un récit détaillé de cette affaire, voir Bertrand Méheust, "L’affaire Pigeaire", Ethnologie française, Science-Parascience, XXIII, 1993, 3.

[12] Claude Burdin et Frédéric Dubois (d’Amiens), Histoire académique du magnétisme animal, Paris, 1841.

[13] Pierre Gerdy, Discours prononcé à l’Académie Royale de médecine le 15 juin 1841, Paris, 1841, p.6.

[14] Louis Peisse, « Des sciences occultes au XIXe, le magnétisme animal », Revue des deux Mondes, mars 1842, tome 1, pp. 693-723.

[15] H. Broch & G. Charpak, Devenez Sorciers, devenez Savants, Paris : Odile Jacob, coll. "Sciences", 2002, qui est devenu livre de poche (ou « de plage » comme dit B. Méheust) l’année suivante dans la même édition.

[16] Nous n’avons pas en notre possession les comptes-rendus et les protocoles mis en place pour la totalité des 264 candidats, nous nous rapportons donc au nombre avancé par Broch. Lorsque des parapsychologues lui ont demandé ces comptes rendus, Broch a répondu qu’il fallait les chercher dans ses livres (en vain).

[17] http://www.skepticalinvestigations.org/controversies/Auerbach_Randi.htm

[18] http://www.skepticalinvestigations.org/skepticorgs/index.htm#randprize

[19] Il a l’honnêteté de le reconnaître, et tente même de jouer de cette position de « celui qui a vu l’ours ». Voici ce qu’il peut en dire : « J’ai moi-même cru (on ne peut pas être "clairvoyant" tout le temps, n’est-ce pas ?) pendant plusieurs années aux phénomènes paranormaux au sens large, c’est-à-dire à tout ce qui relève du domaine attirant du Mystère avec un grand M. », in : H. Broch, Le paranormal, Paris : Points Seuil, 2001, p.23.

[20] Il est intéressant de voir que chaque pays, à chaque époque, a eu besoin de ce livre « gri-gri ». Actuellement, les allemands se couvrent avec Der Glaube an Psi d’A. Hergovitch (2001), les anglais citent R. Wiseman, les américains font de J. Alcook (1992) un bouclier, etc. La particularité de la France se trouve alors dans le fait que ce n’est pas un psychologue universitaire qui occupe le poste-frontière, mais des physiciens, ce qui, par rapport à l’histoire de la parapsychologie, évoque une régression.

[21] Une telle revue de littérature impliquerait, au minimum, que figure une bibliographie à la fin de l’ouvrage : Devenez Sorciers, devenez Savants !

[22] H. Broch, Au cœur de l’extra-ordinaire, Bordeaux : Horizon chimérique, 1991, p.201. Ce livre a déjà fait l’objet de sept rééditions.

[23] On ne peut pas comparer l’usage des médias à un outil épistémologique tel que la polémique. Ce n’est plus que le côté divertissant et spectaculaire qui est visé, on ne pousse plus à réfléchir mais à voir. Cf. Doury M., Le débat immobile - L’argumentation dans le débat médiatique sur les parasciences, Paris : Kimé, 1993.

[24] L’exemple récurrent est celui du_biais induit par l’asymétrie du dos des cartes utilisées dans les premiers tests de la perception extra-sensorielle par J.B. Rhine : encore dans son dernier livre, Gourous, sorciers et savants (Odile Jacob, 2006, pp.186-187), Henri Broch prétend que toutes les expériences faites à l’Institut J.B. Rhine sont biaisées par cette asymétrie du dos des cartes, mais ne référence aucune de ces expériences ni ne décrit aucun des protocoles utilisés.

[25] Nous ne disons pas que cette désinformation tient de la volonté de Broch : il est lui-même victime de désinformation lorsqu’il rapporte les assertions des sceptiques étrangers sans les vérifier. Par exemple, les critiques du sceptique Hœbens concernant Hans Bender, en particulier celles qui disent que le père de la parapsychologie allemande a exhibé pendant trente ans un titre de Docteur en Médecine qu’il n’avait pas (rapportée p.200 dans : Au cœur de l’extra-ordinaire, 1991), sont basées sur des informations historiques erronées (cf. Frank-Rutger Hausmann, Hans Bender (1907-1991) und das ’Institut für Psychologie und klinische Psychologie’ an der Reichsuniversität Straßburg 1941-1944, Würzburg, 2006). Sur la même page, ainsi qu’aux pages 190-191, Rhine et son institut sont décriés, mais on ne retrouve pas plus de référence aux nombreuses publications de Rhine qu’à celles de Bender dans la bibliographie. Un véritable travail de scepticisme implique de vérifier toutes ses sources.

[26] Encore en 2005, les sceptiques américains s’enthousiasmaient pour une nouvelle contribution à l’étude de la marche sur le feu lors de leur congrès annuel.

[27] J.E. Kennedy, A proposal and challenge for proponents and skeptics of psi, Journal of Parapsychology, Spring, 2004. En s’inspirant de ses expériences dans le domaine pharmaceutique, Kennedy recommande que les études proposées soient reconnues et planifiées à l’avance. Un comité de parapsychologues expérimentés, de sceptiques modérés et un statisticien pourraient examiner et commenter les protocoles proposés afin que les questions méthodologiques soient traitées avant que les données ne soient collectées. Les études exploratoires continueraient, bien entendu, mais seraient définies comme telles avant que les résultats ne soient connus et seraient exclues à l’avance des méta-analyses orientées vers la preuve du psi.


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